
Il n’était pas vigoureux. Ses mainsportaient néanmoins les stigmates du travail manuel. Les ongles étaient noirs,trop longs, ce qui laissait supposer qu’il n’avait pas travaillé depuis uncertain temps.
Son teint révélait l’anémie, sinonla misère.
Et Maigret, peu à peu, avait oubliéle bon tour qu’il voulait jouer à la police belge en lui apportant, comme enjouant, un malfaiteur pieds et poings liés.
Le problème le passionnait. Il secherchait des excuses à lui-même :
— Amsterdam n’est pas si loinde Paris !…
Puis :
— Bah ! De Brême, par lerapide, je serai de retour en treize heures…
L’homme était mort. Il n’avait surlui aucune pièce compromettante, aucun objet révélateur de son genred’activité, sinon un banal revolver portant la marque la plus répandue enEurope.
Il semblait ne s’être tué que parcequ’on lui avait volé sa valise ! Sinon, pourquoi eût-il acheté au buffetde la gare des petits pains qu’il n’avait pas mangés ?
Et pourquoi cette journée de voyage,depuis Bruxelles où il eût pu tout aussi bien se faire sauter la cervelle quedans un hôtel allemand ?
Restait sa valise, qui donneraitpeut-être le mot de l’énigme. Et c’est pourquoi, quand le corps eut étéemporté, nu, roulé dans un drap, et hissé dans un fourgon officiel, après avoirété examiné, photographié, étudié de la plante des pieds au cuir chevelu, lecommissaire s’enferma dans sa chambre.
Il avait les traits tirés. S’ilbourra une pipe, à petits coups de pouce, selon son habitude, ce fut uniquementpour essayer de se persuader qu’il était calme.
Le visage souffreteux du mortl’agaçait. Il le revoyait sans cesse faisant claquer ses doigts et, sanstransition, ouvrant la bouche toute grande pour y tirer un coup de revolver.
Cette sensation de gêne, presque deremords, était telle qu’il ne toucha la valise en fibre qu’après une péniblehésitation.
Et pourtant cette valise-là devaitcontenir sa justification ! N’allait-il pas y trouver la preuve quel’homme sur qui il avait la faiblesse de s’apitoyer était un escroc, undangereux malfaiteur, peut-être un assassin ?
